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Uta Frith : faut-il diviser le « spectre » de l’autisme ?
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Analyse à partir du cadre de l’Autismologie

V1.1 — structure A/B/C2026-09-18
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L’Autistan considère que Frith met en lumière de vrais problèmes : l’hétérogénéité du TSA, l’existence possible de faux positifs, la difficulté à comparer des populations très différentes et la nécessité d’une meilleure précision diagnostique.

Mais avant de demander comment diviser le « spectre », il faut poser une question plus fondamentale : qu’est-ce que l’autisme lui-même ? Si cette question n’est pas distinguée de la question « qui satisfait aujourd’hui les critères du TSA ? », les erreurs et les changements de la classification risquent d’être pris pour des transformations de la réalité.

Question directrice Avant de découper la population diagnostiquée, il faut distinguer l’objet que l’on cherche à identifier de l’instrument diagnostique utilisé pour l’identifier.

C.1 — Autisme et TSA : deux niveaux à distinguer

C.1.A — L’autisme comme nature

Dans le cadre conceptuel de l’Autistan, l’autisme est d’abord envisagé comme une nature autistique : une organisation particulière, profonde et relativement stable de l’être humain, présente au cours du développement. Cette nature n’est pas créée par le diagnostic et ne dépend pas de la reconnaissance sociale ou médicale.

Dire qu’une personne est autiste revient donc, dans ce cadre, à décrire quelque chose de plus fondamental que la présence d’un ensemble de troubles. La nature autistique peut produire des caractéristiques, des préférences, des sensibilités, des modes de traitement de l’information et des relations au monde qui prennent ensuite des formes très différentes selon l’intensité, l’histoire et l’environnement.

C.1.B — Le TSA comme construction diagnostique

Le « trouble du spectre de l’autisme » est, lui, une catégorie diagnostique. Il est défini par des critères élaborés historiquement à partir de manifestations observables. Les critères ont changé au fil des versions du DSM et d’autres classifications, et leur application dépend des pratiques professionnelles.

Cette distinction ne signifie pas que le diagnostic serait arbitraire ou inutile. Elle signifie qu’un diagnostic est un instrument humain destiné à repérer une réalité, et qu’il peut donc être plus ou moins précis, sensible ou spécifique.

C.1.C — Une classification imparfaite ne définit pas la réalité

Supposons que les critères actuels soient devenus trop larges, ou qu’ils soient parfois appliqués de manière incorrecte. Cela démontrerait un problème du diagnostic. Cela ne démontrerait pas nécessairement que l’autisme lui-même aurait perdu son unité.

Règle logique Une erreur de mesure ne devient pas une propriété de ce qui est mesuré simplement parce qu’elle devient fréquente. Si l’instrument diagnostique produit des faux positifs, il faut améliorer l’instrument — pas transformer les faux positifs en nouvelle forme d’autisme.

C.2 — Des caractéristiques aux « troubles » : reconstruire la chaîne causale

C.2.A — Les manifestations sont en aval

Une partie de la confusion vient du fait que la médecine rencontre généralement l’autisme à travers ses manifestations les plus visibles : difficultés sociales, réactions sensorielles, répétitions, crises, différences communicationnelles, comportements inhabituels ou souffrance.

Dans le cadre de l’Autistan, il faut au contraire reconstruire la chaîne causale complète avant de définir l’autisme par l’étape finale.

NATURE AUTISTIQUE → CARACTÉRISTIQUES → INTERACTION AVEC L’ENVIRONNEMENT → ADAPTATIONS / ATTEINTES → MANIFESTATIONS OBSERVABLES → INTERPRÉTATION CLINIQUE → DIAGNOSTIC ÉVENTUEL

Ce que voit le clinicien se situe donc souvent très loin en aval de ce qui ferait fondamentalement qu’une personne est autiste. Deux personnes peuvent partager un tronc commun profond tout en présentant des conséquences visibles très différentes.

C.2.B — Difficulté, handicap et point de vue

La nature autistique n’est pas, dans cette conception, définie par ses troubles. Une caractéristique peut être difficile dans un contexte et avantageuse dans un autre. Une forte précision peut devenir pénible dans un environnement demandant constamment des approximations sociales rapides, mais précieuse lorsqu’il faut détecter des différences fines. Une faible tolérance à l’incohérence peut compliquer la vie dans des systèmes contradictoires tout en permettant de repérer des contradictions que d’autres ne voient plus.

Il ne s’agit pas de nier les difficultés réelles. Il s’agit d’éviter de transformer automatiquement toute différence autistique en défaut intrinsèque.

C.2.C — Les atteintes sociogénérées

L’Autistan utilise la notion d’« atteintes sociogénérées » pour désigner des perturbations ou souffrances produites ou aggravées par un environnement social, sensoriel, communicationnel ou institutionnel inadapté.

Une personne peut subir des bruits, des lumières ou d’autres sollicitations difficiles à supporter ; des changements imprévisibles ; des contradictions ; des exigences implicites ; des accusations résultant d’incompréhensions ; des pressions à masquer ; ou des procédures artificielles et incohérentes.

La manifestation finale — retrait, crise, épuisement, rigidification, détresse — peut alors être interprétée comme « trouble autistique », alors qu’une partie importante de sa cause se trouve dans l’environnement.

Conséquence L’hétérogénéité des conséquences visibles ne démontre pas nécessairement l’hétérogénéité fondamentale de la nature située en amont.

C.2.D — Distinguer l’autisme des cooccurrences

Une personne autiste peut également présenter une déficience intellectuelle, une épilepsie, un TDAH, une anxiété, une dépression, des traumatismes, des difficultés motrices ou langagières, des troubles du sommeil ou d’autres conditions. Ces éléments peuvent transformer radicalement le tableau clinique et les besoins.

Ils ne doivent pourtant pas être amalgamés automatiquement dans une substance unique appelée « autisme sévère ». Une partie de l’hétérogénéité clinique peut précisément provenir du mélange de dimensions distinctes.

C.3 — L’âge du diagnostic : un critère de détection, pas une essence

C.3.A — Pourquoi les groupes diffèrent nécessairement

L’âge auquel un diagnostic est posé n’est pas une propriété intrinsèque de l’autisme. Il dépend de la visibilité des manifestations, de l’intensité des difficultés, du langage, de l’intelligence, du sexe, de l’époque, du pays, du milieu familial, de l’école, de la connaissance des professionnels, des cooccurrences et des capacités d’adaptation.

Une personne diagnostiquée à 45 ou 50 ans n’est évidemment pas devenue autiste à cet âge. Elle a été reconnue à cet âge.

C.3.B — Le biais de sélection

Un enfant dont les manifestations sont immédiatement flagrantes — difficultés importantes, absence de langage, réactions très visibles, comportements qui alertent fortement l’entourage — a beaucoup plus de chances d’être évalué tôt.

À l’inverse, une personne qui parle, apprend, compense certaines difficultés, s’adapte tant bien que mal et passe sous les radars peut n’être identifiée que des décennies plus tard.

Effet de sélection MANIFESTATIONS TRÈS VISIBLES / DIFFICULTÉS IMPORTANTES → diagnostic plus précoce. MANIFESTATIONS MOINS VISIBLES / ADAPTATION PLUS EFFICACE → diagnostic potentiellement plus tardif. Comparer ensuite les deux groupes et conclure qu’ils ont des natures différentes risque de prendre la structure du système de détection pour la structure de l’autisme.

C.3.C — Le cas d’un diagnostic vers 48 ans

L’un des exemples à l’origine de cette réflexion est celui d’une personne diagnostiquée vers l’âge de 48 ans. Rien ne permet d’en déduire que son autisme serait apparu à 48 ans ou qu’il appartiendrait nécessairement à une catégorie différente.

Une explication beaucoup plus simple est que ses caractéristiques étaient moins spectaculaires que celles d’enfants dont les difficultés sont immédiatement visibles, et qu’il avait pu développer pendant des décennies des stratégies d’adaptation suffisantes pour éviter une identification plus précoce.

C.3.D — « Autisme léger », intensité et adaptation

L’expression « autisme léger » est imparfaite et peut être trompeuse lorsqu’elle confond visibilité, intensité des caractéristiques et niveau de handicap. Elle traduit néanmoins une intuition : des caractéristiques constitutives de la nature autistique peuvent probablement être plus ou moins fortement présentes.

L’Autistan envisage donc l’existence de degrés ou d’intensités de la nature autistique, tout en refusant d’assimiler mécaniquement cette intensité à l’intensité des troubles. L’environnement, les cooccurrences, les capacités d’adaptation et les atteintes sociogénérées peuvent considérablement modifier le résultat visible.

C.4 — Ce que les données récentes montrent réellement

C.4.A — L’étude génétique de Zhang et al. (2025)

L’étude de Zhang et al., publiée dans Nature en octobre 2025, fournit l’argument empirique le plus important derrière le débat récent. À partir de plusieurs cohortes, elle met en évidence des trajectoires socioémotionnelles et comportementales différentes associées à l’âge du diagnostic, ainsi qu’une héritabilité d’environ 11 % de cet âge par des variants génétiques communs. [2]

Les auteurs identifient deux facteurs polygéniques de l’autisme modestement corrélés (corrélation génétique r_g ≈ 0,38). Le facteur associé aux diagnostics plus précoces est lié à de moindres capacités sociales et communicationnelles dans la petite enfance. Le facteur associé aux diagnostics plus tardifs présente davantage de corrélations génétiques avec le TDAH et plusieurs conditions de santé mentale. [2]

L’étude conclut que l’architecture polygénique et les trajectoires développementales de l’autisme varient avec l’âge du diagnostic, et soutient l’idée que le terme « autisme » pourrait couvrir plusieurs phénomènes présentant des étiologies différentes. [2]

C.4.B — Ce qu’elle ne démontre pas

Ces résultats sont importants, mais ils ne permettent pas de passer automatiquement de « profils polygéniques et trajectoires différents » à « deux natures autistiques sans tronc commun ». Une même propriété complexe peut être produite ou modulée par différentes combinaisons génétiques.

Les auteurs signalent aussi que, dans certaines cohortes, les diagnostics reposaient sur des diagnostics communautaires ou des déclarations plutôt que sur des évaluations cliniques standardisées, et qu’un délai variable peut séparer l’émergence des caractéristiques du diagnostic formel. [2]

La question demeure donc ouverte : ces différences génétiques correspondent-elles à plusieurs réalités fondamentales, ou modulent-elles différentes dimensions, intensités, cooccurrences et formes d’expression d’une nature commune ?

Ce que les données permettent de dire Il existe une hétérogénéité développementale et polygénique associée à l’âge du diagnostic. Ce qu’elles ne permettent pas encore d’établir à elles seules : que l’autisme diagnostiqué tardivement constitue une nature différente.

C.4.C — Le cas des filles et des femmes

Frith invoque aussi une étude suédoise publiée dans le BMJ en février 2026, portant sur près de 2,8 millions de personnes nées entre 1985 et 2020. Elle relève que le ratio hommes/femmes est nettement masculin parmi les diagnostics précoces et se rapproche de l’égalité parmi les diagnostics tardifs. [1][3]

Frith considère que ce changement soutient l’hypothèse d’une catégorie différente chez les personnes diagnostiquées plus tard. Mais les auteurs de l’étude du BMJ mettent surtout en avant le rattrapage des diagnostics féminins et la nécessité de comprendre pourquoi les filles et les femmes sont reconnues plus tard. [3]

Les mêmes données peuvent donc être interprétées comme une différence de nature, ou comme un problème historique de détection. Le choix entre ces interprétations ne provient pas directement du chiffre lui-même.

C.5 — Faux positifs, modes et phénomènes sociaux

C.5.A — Une erreur reste une erreur

L’augmentation des diagnostics peut contenir plusieurs phénomènes simultanés : de nombreuses personnes réellement autistes auparavant ignorées peuvent enfin être reconnues, tandis qu’une partie des diagnostics peut aussi être excessive ou erronée.

Il n’est donc pas nécessaire de nier l’existence d’erreurs, d’effets de mode ou de professionnels appliquant trop largement certains critères. Mais si une personne n’est pas autiste et reçoit malgré tout un diagnostic de TSA, elle ne constitue pas une nouvelle forme d’autisme : elle constitue un faux positif.

Principe Les erreurs diagnostiques doivent être retirées du problème de définition de l’autisme, et non incorporées dans un nouveau sous-groupe.

C.5.B — Réseaux sociaux, autodiagnostic et « contagion sociale »

Frith examine explicitement le rôle des réseaux sociaux, de l’autodiagnostic, de la recherche identitaire et d’un possible phénomène de « contagion sociale ». Elle précise que cette dernière ne signifie pas nécessairement simulation : des personnes peuvent adopter ou interpréter certains comportements à travers les modèles sociaux qu’elles rencontrent. Elle estime toutefois qu’un étiquetage médical peut alors contribuer au surdiagnostic. [1]

Ces phénomènes peuvent exister. Ils appartiennent cependant à l’histoire sociale contemporaine du diagnostic et du mot « autisme ». Ils ne constituent pas des propriétés de la nature autistique.

Une théorie de l’autisme ne devrait pas changer au rythme de TikTok, de la popularité du terme « neurodivergent » ou de la fréquence d’un autodiagnostic. Ces phénomènes peuvent modifier qui se présente à une évaluation et comment les symptômes sont racontés ; ils ne déterminent pas ce qu’est l’autisme.

C.5.C — Le masking et la compensation

Frith se montre particulièrement sceptique envers le masking. Elle craint que l’explication de l’absence de signes observables par un camouflage invisible puisse, si elle est utilisée sans contrôle, rendre le diagnostic difficile à falsifier. Elle distingue le masking de la compensation, dans laquelle une personne apprend explicitement des stratégies alternatives. [1]

Cette objection méthodologique est légitime : le masking ne doit pas servir de preuve automatique et infalsifiable. Mais l’adaptation existe également. Une personne peut apprendre des règles sociales, contrôler certaines réactions et dissimuler une partie de ses difficultés sans cesser pour autant d’être autiste.

Il faut donc évaluer rigoureusement le masking et la compensation, sans les accepter comme explication universelle ni les rejeter comme fiction.

C.6 — Neurodiversité : apports, confusions et dérives

C.6.A — Ce que la neurodiversité a apporté

La neurodiversité a contribué à remettre en cause une vision exclusivement déficitologique. Elle a favorisé l’écoute des personnes concernées et attiré l’attention sur l’environnement, l’accessibilité, les discriminations et la possibilité qu’une différence neurologique ne soit pas intrinsèquement mauvaise.

Frith reconnaît cette fonction de déstigmatisation, mais estime que le cadre de la neurodiversité correspond beaucoup mieux au groupe diagnostiqué tardivement qu’aux personnes diagnostiquées précocement avec des handicaps importants. Elle considère également qu’il existe une tension entre la présentation de l’autisme comme différence et l’utilisation d’un diagnostic médical pour obtenir des droits. [1]

C.6.B — Ce qu’elle ne permet pas de conclure

Pour l’Autistan, cette tension se réduit fortement dès lors que l’on distingue nature, difficultés et handicap. Une caractéristique peut être neutre ou positive en elle-même et provoquer néanmoins une situation de handicap dans un environnement donné. Le besoin d’accessibilité ne suppose pas que la nature de la personne soit intrinsèquement mauvaise.

Il existe par ailleurs, dans les usages contemporains très larges de la « neurodivergence », des confusions, des déformations, des phénomènes identitaires et des effets de mode. Il n’est pas nécessaire de nier ces dérives. Mais elles ne permettent toujours pas de définir ou de redéfinir la nature autistique.

Séparer les niveaux Les comportements de mouvements militants, les modes culturelles et les usages identitaires du mot « autisme » peuvent être critiqués sans en tirer directement une ontologie de l’autisme.

C.7 — Faut-il vraiment parler de « spectre » ?

C.7.A — Variations, degrés et intensités

Le mot « spectre » a historiquement servi à reconnaître une pluralité de formes et à sortir de catégories trop rigides. Il ne signifie pas nécessairement une simple ligne allant de « peu autiste » à « très autiste ».

Mais on peut aussi se demander si ce terme est indispensable. De nombreuses caractéristiques humaines varient en intensité et en configuration sans qu’il soit nécessaire de transformer cette continuité en un objet séparé appelé « spectre ».

Dans la conception de l’Autistan, il peut être plus simple de parler d’une nature autistique présentant différents degrés, intensités et configurations, dont les conséquences varient ensuite selon l’environnement et les cooccurrences.

C.7.B — L’analogie de la pigmentation

La pigmentation de la peau offre une analogie conceptuelle. Il existe des personnes à la peau très claire, d’autres à la peau très foncée et une grande variété intermédiaire. Les catégories sociales telles que « blanc » et « noir » ne correspondent pas à une frontière biologique universelle où l’on passerait soudainement d’une nature à une autre.

Cette analogie ne vise évidemment pas à assimiler les réalités sociales du racisme et de l’autisme. Elle illustre un problème de classification : une propriété graduelle peut être découpée en catégories discrètes, puis ces catégories peuvent donner l’impression d’être des frontières naturelles.

C.7.C — Le risque de recréer des frontières artificielles

Diviser aujourd’hui les personnes autistes en deux grands groupes, puis éventuellement en sous-groupes supplémentaires, risque de reproduire le problème que la notion de spectre cherchait précisément à éviter.

Une classification peut être utile pour certaines questions cliniques. Mais son utilité ne prouve pas que la frontière qu’elle trace corresponde à deux natures différentes.

C.8 — Le cadre théorique de l’Autistan

C.8.A — Le Référentiel naturel

L’Autistan recherche le tronc commun de l’autisme plus en amont que les critères diagnostiques. La notion de Référentiel naturel désigne une hypothèse selon laquelle la nature autistique pourrait se caractériser notamment par une relation particulièrement directe avec certaines propriétés de la réalité : cohérence, authenticité, précision, distinction entre des informations proches mais différentes, fidélité de l’information et moindre adhésion aux conventions arbitraires.

Dans cette perspective, certaines caractéristiques classées comme déficits peuvent être réinterprétées. Une « rigidité » peut parfois être une difficulté à accepter une contradiction arbitraire ; une attention aux détails peut conserver des distinctions que d’autres traitements cognitifs fusionnent ; certaines difficultés sociales peuvent résulter d’une incompatibilité entre une communication plus directe et des systèmes sociaux fortement fondés sur l’implicite.

Ces propositions doivent être examinées scientifiquement. Elles servent ici surtout à montrer que le dénominateur commun pourrait se trouver à un niveau plus fondamental que les manifestations retenues par les classifications.

C.8.B — L’autoprotection de la Naturalité

À un niveau encore plus spéculatif, l’Autistan explore l’hypothèse que l’autisme puisse participer à une forme de préservation ou d’autoprotection de la Naturalité de l’être humain face à certaines formes d’artificialisation sociale.

Cette idée ne doit pas être comprise comme une téléologie simpliste selon laquelle « la nature aurait créé l’autisme dans un but ». Elle suggère plutôt que certaines organisations humaines moins facilement absorbées par les conventions, les approximations et le conformisme peuvent persister et avoir une valeur propre.

C.8.C — Des hypothèses à confronter aux données

Le Référentiel naturel et l’autoprotection de la Naturalité ne sont pas présentés comme des conclusions établies de la littérature scientifique. Ils constituent des hypothèses de travail de l’Autistan.

Leur intérêt, dans la présente discussion, est méthodologique : elles obligent à chercher ce qui pourrait être commun aux personnes autistes avant les troubles, les compensations, les agressions environnementales et les diagnostics.

C.9 — Les risques d’un nouveau découpage

C.9.A — « Vrais » et « faux » autistes

La proposition de distinguer fortement diagnostics précoces et tardifs comporte un risque social évident : transformer une distinction statistique en hiérarchie de légitimité.

On pourrait voir apparaître, explicitement ou implicitement, les « vrais autistes » diagnostiqués enfants face aux « autistes tardifs » considérés comme suspects ; ou les autistes du modèle médical face aux autistes de la neurodiversité.

Cette polarisation serait particulièrement problématique, car les faux positifs doivent être identifiés individuellement comme erreurs diagnostiques, et non utilisés pour jeter un doute général sur toutes les personnes reconnues tardivement.

C.9.B — Besoins différents ne signifie pas nature différente

Une personne non parlante avec déficience intellectuelle et besoin d’assistance permanente n’a évidemment pas les mêmes besoins qu’un adulte autonome diagnostiqué à quarante ans.

Cela justifie des soutiens différents, des évaluations différentes et parfois des spécialistes différents. Cela ne prouve pas que leur nature autistique fondamentale soit différente.

Le tableau visible peut résulter d’une combinaison de nature autistique, intensité de certaines caractéristiques, déficience intellectuelle, difficultés langagières, santé mentale, environnement et histoire personnelle.

C.9.C — Droits, soutiens et effets institutionnels

Les classifications ont des effets administratifs. Un nouveau sous-typage peut influencer l’accès aux droits, les critères d’éligibilité, les priorités de financement et l’image sociale des personnes.

La National Autistic Society britannique a précisément averti, dans sa réponse à Frith, que les idées actuelles de sous-typage restent théoriques, sans valeur clinique ou application pratique établie, et qu’elles peuvent accroître la stigmatisation ou compromettre l’accès au soutien. [4]

Cette prudence ne doit pas empêcher la recherche. Elle signifie que l’on ne devrait pas transformer prématurément une hypothèse en nouvelle frontière administrative.

C.10 — Ce que l’alerte de Frith met utilement en lumière

Malgré ces critiques, l’éditorial de Frith pose plusieurs questions utiles. La catégorie actuelle de TSA peut être insuffisamment précise ; les diagnostics tardifs doivent être mieux compris ; les effets des changements culturels et des réseaux sociaux méritent d’être étudiés ; les faux positifs doivent pouvoir être identifiés ; et les résultats génétiques récents montrent une hétérogénéité développementale et polygénique réelle.

L’Autistan ne défend donc pas l’idée qu’il faudrait préserver chaque diagnostic existant ou considérer toute auto-identification comme valide. Une compréhension sérieuse de l’autisme exige également de pouvoir distinguer le non-autisme.

Le désaccord porte sur l’ordre des opérations : avant de multiplier les sous-types, il faut mieux définir l’objet et mieux séparer nature autistique, troubles, cooccurrences, effets environnementaux et erreurs diagnostiques.

C.11 — Position provisoire de l’Autistan

À ce stade, l’Autistan considère que l’augmentation et l’élargissement des diagnostics de TSA constituent un objet légitime d’étude.

Il peut exister des sous-populations différentes parmi les personnes actuellement diagnostiquées, des trajectoires génétiques et développementales distinctes, des intensités et configurations différentes de caractéristiques autistiques, des cooccurrences qui transforment profondément les besoins, ainsi que des diagnostics erronés.

Mais aucun de ces éléments ne démontre encore que la nature autistique elle-même doive être découpée en plusieurs catégories distinctes.

Et l’âge auquel un système médical finit par poser le diagnostic nous paraît être un critère particulièrement fragile pour établir une telle division.

Position synthétique de l’Autistan Améliorer la précision diagnostique : oui. Étudier les trajectoires biologiques et développementales : oui. Identifier les faux positifs : oui. Transformer l’âge du diagnostic en frontière entre plusieurs natures autistiques : non démontré et prématuré.

C.12 — Conclusion

La controverse lancée par Uta Frith a le mérite de réouvrir une question que la multiplication des diagnostics, des classifications et des mouvements sociaux avait peut-être reléguée au second plan : qu’est-ce que l’autisme ?

Pour l’Autistan, l’erreur fondamentale consiste depuis longtemps à chercher la réponse principalement dans les troubles et les manifestations visibles.

Nous proposons le mouvement inverse : commencer par rechercher la nature autistique ; distinguer ensuite ses caractéristiques ; puis leurs différentes intensités et configurations ; puis les effets de leur rencontre avec l’environnement ; puis les atteintes sociogénérées, adaptations, compensations et cooccurrences ; puis seulement les manifestations visibles et le diagnostic humain qui tente de les interpréter.

Cette architecture permet de comprendre pourquoi deux personnes autistes peuvent paraître extraordinairement différentes sans qu’il soit nécessaire de supposer deux natures sans rapport entre elles.

Elle permet également de comprendre pourquoi un diagnostic à trois ans et un diagnostic à quarante-huit ans ne décrivent pas nécessairement deux autisme différents : ils peuvent correspondre à deux histoires très différentes de visibilité, d’adaptation et de reconnaissance d’une même catégorie fondamentale de nature humaine.

S’il existe aujourd’hui de faux diagnostics, il faut corriger les diagnostics. S’il existe des effets de mode, il faut étudier les effets de mode. S’il existe des dérives dans certains discours sur la neurodiversité, il faut pouvoir les critiquer. S’il existe des trajectoires génétiques différentes, il faut les étudier sérieusement.

Mais ces phénomènes ne devraient pas être autorisés à définir à eux seuls ce qu’est l’autisme.

Avant de décider combien de morceaux il faudrait faire du « spectre », il faut d’abord chercher sérieusement ce qui relie les personnes que nous appelons autistes.

Références communes

[1] Frith, U. (2026). Autism spectrum disorder: has it lost its meaning and is it leading to misdiagnosis? Psychological Medicine, 56, e240. DOI : https://doi.org/10.1017/S0033291726105376

[2] Zhang, X., Grove, J., Gu, Y. et al. (2025). Polygenic and developmental profiles of autism differ by age at diagnosis. Nature, 646, 1146–1155. DOI : https://doi.org/10.1038/s41586-025-09542-6

[3] Fyfe, C. et al. (2026). Time trends in the male to female ratio for autism incidence: population based, prospectively collected, birth cohort study. BMJ, 392, e084164. DOI : https://doi.org/10.1136/bmj-2025-084164

[4] Russell, A. S. et al. (2025). Who, when, where, and why: A systematic review of “late diagnosis” in autism. Autism Research. DOI : https://doi.org/10.1002/aur.3278

[5] Cruz, S. et al. (2025). Is There a Bias Towards Males in the Diagnosis of Autism? A Systematic Review and Meta-Analysis. Neuropsychology Review, 35, 153–176. DOI : https://doi.org/10.1007/s11065-023-09630-2

[6] Lockwood Estrin, G. et al. (2021). Barriers to Autism Spectrum Disorder Diagnosis for Young Women and Girls: a Systematic Review. Review Journal of Autism and Developmental Disorders, 8, 454–470. DOI : https://doi.org/10.1007/s40489-020-00225-8

[7] Jadav, N., & Bal, V. H. (2022). Associations between co-occurring conditions and age of autism diagnosis: Implications for mental health training and adult autism research. Autism Research, 15, 2112–2125. DOI : https://doi.org/10.1002/aur.2808

[8] Rødgaard, E.-M. et al. (2021). Autism comorbidities show elevated female-to-male odds ratios and are associated with the age of first autism diagnosis. Acta Psychiatrica Scandinavica, 144, 475–486. DOI : https://doi.org/10.1111/acps.13345

[9] Neumann, M. et al. (2026). Increasing self- and desired psychiatric diagnoses among emerging adults: Mixed-methods insights from clinical psychologists. International Journal of Clinical and Health Psychology, 26(1), 100661. DOI : https://doi.org/10.1016/j.ijchp.2025.100661

[10] National Autistic Society (2026). Our response to Professor Dame Uta Frith’s new paper. 4 août 2026. https://www.autism.org.uk/what-we-do/news/our-response-to-professor-dame-uta-friths-new-paper

Note éditoriale Les parties A et B sont volontairement séparées de la partie C. Les développements conceptuels propres à l’Autismologie sont introduits explicitement dans la partie C et ne sont pas présentés comme des résultats établis par les sources externes citées.